juin 02, 2024

Suite de notre lecture du recueil d'Alain Durel

Le torrent s’écoule dans l’étang

La grenouille se tient sur la planche de bois

Immobile

 

Voilà un poème qui ressemble de près, la métrique en moins, à un haïku et ce qu’il dit s’écoule entre les lignes.

Tout d’abord, l’arrière-plan : une montagne d’où tombe un torrent vertical. Il y a donc, non loin, cachée, une source et il y a eu, non loin dans le temps, oubliée, une forte pluie : la grenouille est de sortie.

Mais ce tumulte météorologique et ce vertige de la montagne, tout cela vient s’assoupir, voire s’endormir dans les eaux sans mouvement de l’étang, petit rond tout horizontal.

La grenouille « n’est pas » sur la planche, elle « se tient » sur la planche. Elle est en position et ne se contente pas d’être là. Que fait-elle donc ? Elle attend, elle médite, elle patiente, elle contemple. Nul ne peut réellement le savoir. L’amphibien prend l’air, tout à la fois, l’amphibien prend l’eau.

Demeure une question. Où est la planche ? Sur le côté, planche installée au bord de l’étang, ou flottante sur l’étang, planche tombée du torrent, lancée depuis la rive. Sans elle, sans ce petit élément pour ainsi dire du hasard, nous n’aurions pas vu la grenouille et il n’y aurait eu personne pour (sa)voir ce torrent s’écouler dans l’étang.

 

*

Impossible de trouver la paix

Sans s’aimer soi-même

Un tant soit peu

 

Ce tout petit poème qui va s’amenuisant, a-t-il besoin de commentaire ?

De là, les guerres viendraient-elles ? Du fait que nous ne nous aimons pas assez nous-mêmes ?

Quiconque, belliqueux au premier chef,  semble s’aimer trop, il faudrait alors dire qu’il ne s’aime pas assez et que tout en dedans de cet individu, c’est une constante guerre qui se joue à qui perd perd.

 

Un autre poème de ce recueil nous dit que :

 

La déception

Est un signe

D’avidité

 

Alors, peut-être pourrions-nous dire que :

L’avidité

Est un signe

De déception

mai 20, 2024

 

En 2002, Alain Durel a passé un mois au monastère de Eitaï-Ji, dans les Alpes maritimes, participant à une retraite guidée par le maître Zen Tokuda. Il a fait de cette riche expérience et de ce voyage en intériorité la matière d’un sobre recueil, intitulé Ei Taï-Ji ou la montagne du silence, paru aux éditions L’enfance des arbres. Suite de petits poèmes de trois ou quatre vers, pas si loin des haïkus, le livre est un trésor de méditations. Il est riche autant de ce qu’il ne dit pas que de ce qu’il dit.

Voici, pour commencer, trois de ses poèmes, assortis de mes modestes commentaires :

 

La chenille est chenille

Le papillon, papillon

Ô miracle !

 

Qu’est-ce qu’un miracle ? « L’irruption soudaine de ce qui doit être », ai-je envie de réponde à la lecture de ce court poème qui inaugure le recueil d’Alain Durel.

C’est que chacun, ici, chenille comme papillon vit l’instant, le seul qui soit pleinement le sien, l’instant présent. Elle, ne pense pas à ce qu’elle va devenir (comment pourrait-elle seulement le pressentir ?), lui, ne se plonge pas dans ce passé qui lui ressemble décidément si peu.

Et voici le miracle : vivre dans son présent, vivre sa vie et non celle d’un autre, pas encore né ou déjà mort.

Il faut vivre la vie consentie, dans la confiance de l’instant. Une vie-miracle !

*

Celui qui médite

En vérité

Ne sait pas ce qu’il fait

 

Quand le poète s’abstient de ponctuation, comme c’est le cas dans ces vers, il élargit la gamme des interprétations. Nulle économie de moyens ici mais, au contraire, un élément constitutif de la partition du sens grâce auquel les interprétations peuvent cohabiter sans se jouer des coudes.

 Ainsi, je peux lire :

-          Celui qui médite en vérité (de façon véritable) ne sait pas ce qu’il fait.

-          Celui qui médite ne sait pas, en vérité, ce qu’il fait.

-          Celui qui médite en vérité ne sait, en vérité, pas ce qu’il fait

Dans tous les cas, il fait plus et il fait moins que ce qu’il sait qu’il fait. Il ne cherche pas à faire quelque chose, ni à aller quelque part mais plutôt à demeurer à ne rien faire sans penser à être autre part. Cela le mènera plus loin, sans doute, que ce qu’il sait, en vérité.

 

*

Ce qui empêche

D’atteindre l’éveil

C’est la quête de l’éveil

 

Dans ce troisième poème de cette première série, une vérité se dit malgré l’apparent paradoxe : ne pas confondre la fin et le moyen, ne pas s’attacher à la quête de l’objet mais davantage à l’objet de la quête. Combien de fois, en effet, finissons-nous par oublier la fin parce que nous avons pris soin excessif des moyens ? Ou parce que nous avons fini par trop nous y attacher ?

Cette vérité du poème en accueille une autre : il ne faut ne pas s’inquiéter, ne pas faire de la quête un absolu, ne pas avoir peur de ne pas accomplir le chemin. Trop d’inquiétude cloue les pas du pèlerin et il devient sa propre statue : là plus d’éveil ni d’accueil, juste l’écueil.

 

Et, c’est tout naturellement qu’on apprend comment obtenir le silence , quelques page plus loin, par ce simple vers, le tout du poème, comme un écho de cette leçon inaugurale :

Ne pas vouloir le silence

  Dans le journal La Croix du 17 janvier, cette photo se partageant deux pages, illustre de façon imposante un article intitulé « Un cesse...