Dans le journal La Croix du 17 janvier, cette photo se partageant deux pages, illustre de façon imposante un article intitulé « Un cessez-le-feu qui suscite de nombreuses interrogations ».
Pétrifié par l’image, je ne lis pas l’article. Mon œil, obstinément, fait et refait le tour de la photo et je sens un malaise diffus et profond m’envahir. Un malaise qui, je dois le dire, ne concerne pas, à ce moment-là, les personnes des otages ni leurs sorts, tristes, douloureux, injustes et sans doute horribles à bien des égards.
Autre chose me perturbe et me remue jusqu’à l’écœurement, la nausée.
Il y a peu de temps, on apprenait le décès du photographe Oliviero Toscani, connu pour ses publicités provocatrices pour le compte de la marque de vêtements Benetton. Certains, à l’époque, y voyaient du génie, de l’audace, d’autres, au contraire, se disaient choqués par le scandale des mêmes images et n’y voyaient qu’une astuce éhontée pour vendre.
Et voici ! Je trouve enfin ce qui me révulse tant dans cette photo publiée par La Croix. C’est qu’à l’extrême, il pourrait s’agir d’une publicité pour la marque Nike. Une publicité qui aurait été réalisée par Toscani. Le jeune homme qui pose à droite se sait-il le porte-drapeau, plus que des otages, de la marque Nike ? Le lui dirait-on qu’il n’y croirait pas. Désormais, nombreux sont les vêtements de marque qui ne se contentent plus d’un logo bien placé. Ce dernier doit prendre toute la place, occuper le personnage, être placé de telle sorte qu’il sera le premier - et le dernier parce que le seul toujours présent- à être vu. L’humain comme affiche publicitaire mobile, ni plus ni moins. L’humain qui affiche son affiche et qui s’affiche comme affiche. Tatouage à même le textile qui renvoie à l’économie de marché dans ce qu’elle a de plus basiquement guerrier : occuper le territoire, ne le céder en aucun cas à l’ennemi. Affirmer haut et clair l’étendard au sommet de la colline. Adressé surtout mais pas exclusivement à la jeunesse, ce type d’empreinte, enseigne l’esprit grégaire à l’individu. Il s’agit là, avant tout, d’en faire un être consentant à faire de la publicité sans rémunération. Pire à payer le prix fort (celui aussi d’une certaine dignité) pour avoir le droit de faire de la publicité.
Dans mes jeunes années de philosophie, le titre d’un livre de Guy Debord La société du spectacle devenu célèbre mais sans doute pour bonne part sans avoir été lu, se passait comme sous le manteau et, nous autres qui aimions faire vivre les légendes, le mystère, on répétait à l’envi à qui nous demandait qui était Debord : « il a écrit La société du spectacle et il s’est suicidé ». Je n’ai jamais connu les raisons de ce suicide (le sont-elles, peuvent-elles l’être ?) mais je me figurais alors que son suicide tenait de ce qu’il avait compris de nos sociétés. La société du spectacle, c’est avant tout le spectacle de la société qui se donne elle-même en spectacle. Et le spectacle, de moyen, devenu fin en soi, aliénant l’ensemble à sa cause. C’est vrai qu’il y a là quelque chose de terriblement déprimant.
Lisons, l’occasion nous étant donnée, le philosophe :
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles ». Cette phrase, la première de l’ouvrage, a presque soixante ans et ne semble pas avoir pris une ride.
L’auteur, qui traite essentiellement du spectacle au singulier, précise l’acception du terme quelques lignes plus bas : « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Cette définition liminaire semble si bien coller aujourd’hui à notre propos.
Enfin, « le spectacle se soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis ».
En somme, « là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique ».Croirait-on, à la lecture de cette phrase, que Debord n’a pas connu l’ère des réseaux sociaux, du smartphone greffé à la main…
Le monde transformé en spectacle de lui-même, l’humain comme élément du spectacle, mangé, digéré, assimilé, par le spectacle : la photographie de La Croix et l’affiche elle-même ne l’illustrent que trop bien et de façon si naturellement… inconsciente.
Lisons, pour finir, en-dessous du texte en hébreu cet hashtag bien anglais, cet appel à rejoindre la pétition sur les réseaux sociaux, à « participer » du soutien par l’intermédiaire de l’écran. Je n’ai rien contre, je précise. « Bring them home, now », « ramenez-les à la maison, maintenant ». Oui mais voilà, à qui s’adresse cet impératif ? Qui est le « vous » ainsi interpellé ? Peu importe, ce qui compte, c’est la circulation, le nombre de vues, de personnes qui auront affiché avoir vu, le nombre de « like », de pétitions. Il y a un monde qui ne dort jamais et dont on ne sort plus désormais, c’est le monde des écrans. Ce monde qui jamais ne dort berce des endormis. Et se rappelle à eux jusque dans les pires conflits, si réels.
Cet appel au hashtag nous ferait presque percevoir les visages de l’affiche, non pas comme ceux comme des otages, mais comme autant de profils derrière leurs écrans. Impression diffuse, sans doute difficilement partageable… ce # qui n’a plus rien de musical apporte une discordance à l’ensemble. Quelque chose qui relève de la fausse note, de la faute de goût.
Image bien dérangeante que cette photographie tant elle dit un aplatissement du monde, un monde sans réel champ focal, où tout finit sur le même plan, un monde, sans profondeur mais tellement bien… marqué. Un monde, aussi, sous capuche, un peu paranoïaque, et sans doute coupé du ciel.